Khmers rouges (1/2) : pour ne pas oublier

Publié le par Mathilde

Ou etions nous entre 1975 et 1979 ? Que faisions-nous ? La premiere annee, nous n’etions que d’infimes particules nous debattant pour obtenir une place dans ce vaste monde, les trois dernieres, nous commencions tout juste notre vie. Autant dire que ce qui se passait au Cambodge a cette epoque etait a des annees lumieres de notre univers.
Et meme en grandissant, notre livre d’histoire s’arretait avant cette date ! Trop recent ? Trop loin de la France ? Trop complexe ou compromettant ?

Bien sur, nous avions entendu parler de Pol Pot, bien sur, les khmers rouges evoquaient pour nous revolution et drames sanglants…Mais dans le detail finalement, nous n’en savions pas grand chose, et ce n’etait pas aise non plus d’en imaginer les consequences dans la vie quotidienne des cambodgiens aujourd’hui.

Pour ceux qui connaissent deja bien cette tragedie, ce ne sera qu’un rappel, pour les autres, le moyen de decouvrir l’histoire recente du Cambodge. Nous ne serons pas exhaustifs dans les lignes qui vont suivre, difficile de rapporter une histoire si complexe. Nous voulons seulement eveiller votre curiosite et vous donner envie d’en apprendre plus par vous-meme. Pour vous aider, nous vous donnons quelques ouvrages de reference a la fin de cet article. Pour nous en tout cas, il etait important de parler de cette histoire Cambodgienne qui marque encore le quotidien de ce pays.

Un article au nom de la memoire
Nous avons visite le camp S21 de Tuol Sleng a Phnom Penh, ancienne ecole transformee en centre de detention et de torture sous le regime des Khmers rouges. Cette visite n’a pas ete sans nous rappeller celles de l’ete dernier des camps d’Auschwitz et de Birkenau en Pologne. Memes principes de temoignages : photos des victimes prisent par leurs bourreaux, descriptions des tortures sur les lieux memes ou elles ont ete commises (photos, peintures…), recits et temoignages de nombreux proches des victimes et des survivants, exhibitions de vetements, ossements... projection de films realises sur le sujet… Certains diront “est-ce bien necessaire ?” Pour nous, ce furent des moments forts… moments qui nous auront permis d’etre des temoins “a posteriori” de ce que l’etre humain peut accomplir de pire. Cette transmission nous parait indispensable, nous permettant d’affirmer “plus jamais ca !”. Comme le dit Claude Lanzmann, realisateur de Shoah, “la pire des choses qui puisse arriver serait de maintenir un grand secret sur les genocides.”

Cellule de torture - Tuol Sleng

Un peu d'histoire
Pour commencer, voici une petite introduction historique a notre sauce, c’est a dire un peu simplifiee, pour faciliter la comprehension de ce qui va suivre.

Avant 1975...
Lorsque les Français se retirent d'Indochine en 1954, le roi Norodom Sihanouk est nommé à la tête de l'État et la monarchie est restaurée au Cambodge. Comme plusieurs de ses contemporains, Saloth Sar (Pol Pot) s'oppose au nouveau

pouvoir et entre dans un parti communiste de faible envergure, le Parti révolutionnaire du peuple khmer (ce parti deviendra par la suite le Parti communiste du Kampuchéa, l'organe politique des Khmers rouges), pour y militer ac

tivement. Élu secrétaire du comité central du parti en 1962, les autorités chinoises commencent à montrer de l'intérêt

Cellule - Tuol Sleng

pour Saloth Sar, le désignant sous le vocable de Political Potential. En 1963,  pour fuir la police, de plus en plus suspicieuse quant à ses activités politiques, Saloth Sar prend le maquis avec ses compagnons et entre dans la clandestinité. Il s'efforce alors de former les premiers combattants khmers rouges avec l’aide et le soutien de la Chine.

En 1970, le premier ministre Lon Nol profite que le roi, Norodom Sihanouk, soit en voyage pour faire un coup d’etat. Depuis la Chine, le roi appelle la population a se soulever contre Lon Nol. Il demande au peuple de se rallier a son ennemi d’hier Pol Pot. Une guerre civile se déclenche. Norodom Sihanouk et ses partisans se joignent aux Khmers rouges contre le nouveau régime sous un front commun : le Gouvernement Royal d'Union Nationale du Cambodge (GRUNC).

Malgré l'appui du Viêt-Nam du Sud et des États-Unis, le régime de Lon Nol s'avère brutal, corrompu et incompétent dans la lutte contre le communisme. En 1973, la situation militaire se détériore et l'armée n'est en mesure que de défendre la capitale, Phnom Penh, surpeuplée de réfugiés fuyant les bombardements américains ou les mesures drastiques déjà imposées dans les zones rurales par les Khmers rouges. Ces derniers, sous la promesse de mettre un terme à la guerre, gagnent en popularité et passent, en l'espace de quelques années, de la guérilla à la guerre ouverte.

Les forces communistes menées par Saloth Sar triomphent de l’armée de Lon Nol le 17 avril 1975, date à laquelle Phnom Penh tombe entre les mains des Khmers rouges, considérés au départ comme une force libératrice par la population. Saloth Sar se fait alors connaître comme « le frère numéro un » et adopte son nom de guerre : Pol Pot.

De 1975 a 1979 : l'utopie meurtriere
C’est a partir de cette date que l’utopie meurtriere demarra, causant la mort de 1,5 a 2 millions de personnes (sur une population de 8 millions d’habitants) en seulement 3 ans, 8 mois et 20 jours. Ce furent alors executions, famines, deportations, travaux forces…

Dès leur prise de pouvoir, les Khmers rouges révèlent des ambitions utopiques et soumettent le pays à la dictature. Se servant de la légitimité du GRUNC pour gouverner, Pol Pot et ses sbires mettent en place un régime totalitaire communiste  qui s'éprend rapidement d'éliminer tout individu lié au gouvernement de Lon Nol. Sous le prétexte fictif selon lequel les États-Unis s'apprêteraient à attaquer la ville, Phnom Penh est pratiquement vidée de ses deux millions d'habitants dans les jours qui suivent. Associés au capitalisme, tous les citadins, par la pointe du fusil, sont forcés d'aller travailler en campagne afin, dit-on, de nourrir la population.

Pendant près de quatre ans, les Khmers rouges font régner la terreur dans le pays, s'acharnant particulièrement sur la population urbaine et sur les intellectuels. Une prison d'État est instituée dans ce qui reste de Phnom Penh. Surnommé S-21, ce centre de détention incarcéra, entre 1975 et 1979, plus de 20 000 détenus, dont sept seulement survécurent. Tout ce qui pouvait rappeler la modernité ou l'Occident fut systématiquement détruit, telle la cathédrale catholique de Phnom Penh et la Banque nationale du Cambodge, toutes deux rasées par les flammes en 1975. La monnaie, la famille, la religion et la propriété privée sont abolies. Le Cambodge, coupé du monde, revient dès lors à l'ère du Moyen Âge.

 

Ils temoignent...
Soumis aux seances quasi quotidiennes d’education politique, les victimes decouvrent l’horreur du statut prepare pour eux par le regime.” Les cambodgiens qui venaient de se battre pendant 5 longues annees etaient devenus les ennemis de la Revolution. Ils ne pouvaient pretendre au meme rang que les soldats Kmers rouges. Vann Nath, l’un des sept rescapes du camp S21, se souvient “ Tout ce qui etait naturel avant etait desormais interdit : le sexe, aller aux toilettes, manger comme un etre humain. Nous avons decouvert un monde ou les cochons etaient laves abondamment quand nous n’avions pas d’eau a boire, ou les betes etaient nourries jusqu’a leur mort lorsque nous crevions de faim.”

“Prives de leurs reperes culturels, les Cambodgiens n’ont alors plus les armes pour combattre les conditions de vie atroces imposees par les Khmers rouges : “Parallelement a cette deshumanisation par l’endoctrinement, poursuit Pin Yathay, il y avait egalement la situation de misere, de famine, des travaux forces, les deuils qui prevalaient sous le regime du Kampuchea democratique et qui transformaient physiquement et mentalement les hommes et les femmes. Dans ces conditions extremes, ils ne pouvaient que se comporter plus ou moins comme des animaux, agissant de plus en plus par instinct pour la survie des leurs ou leur propre survie…”


“L’amour, l’amitie, les sentiments familiaux etaient bannis, car ils sont sources de compromissions, de corruptions, decrit Pin Yathay, auteur de L’Utopie Meurtriere. La pitie, la comprehension, la bonte n’etaient que generatrices de faiblesse, donc combattues par la revolution. Meme la foi ou la croyance a une religion.”

Slogans de propagande de l’Angkar, comite central du Kampuchea democratique :
“ Celui qui proteste est un ennemi, celui qui s’oppose est un cadavre.”
“ Si vous voulez detruire l’ennemi, detruisez l’ennemi qui est en vous.”
“ Abandonnez tous vos biens personnels, votre pere, votre mere, toute votre famille.”
“ Il vaut mieux tuer un innocent par erreur que d’epargner un ennemi par erreur.”
“ Te garder en vie ne nous rapporte rien, te supprimer ne nous coute rien.”
“ La liberte signifie l’absence de discipline, l’absence de moralite.”

La chute du regime
À partir de 1977, après avoir survécu à trois tentatives d'assassinat et constatant l'incapacité des Khmers rouges à maintenir l'ordre, Pol Pot multiplie les purges de son parti, parsème les frontières de mines anti-personnelles et prêche une véritable guerre sainte contre le Viêt-Nam, son ancien allié, à qui il impute la responsabilité de ses échecs. En outre, son gouvernement sème délibéremment la discorde avec ses voisins en exaltant des visées géographiques qui relèvent du délire. Dans une tentative de raviver l'économie à la dérive, Pol Pot élabore également un plan quadriennal aux effets catastrophiques, les objectifs ne pouvant être atteints que par un effort surhumain de la population.

Au total, plus d'un million et demi d’individus périrent dans ce chaos par les exécutions et la torture, le surtravail, la maladie non traitée ou la famine.

Pour en finir avec le régime des Khmers rouges dont l'hostilité antivietnamienne atteignait son paroxysme, le Viêt-Nam envahit, le 7 janvier 1979, le Kampuchéa Démocratique avec l’aide de l’U.R.S.S., renversant le dictateur et mettant ainsi fin à la terreur qu’il avait instaurée. Avec l'aide de l'armée vietnamienne, un nouveau gouvernement est formé par d'anciens Khmers rouges opposés à Pol Pot, dont la plupart ont fuit les innombrables purges de 1977-1978. Le Kampuchéa Démocratique devient la République Populaire du Kampuchéa.

Pol Pot et ses complices s'enfuient alors dans la jungle, où ils offrent une résistance au nouveau régime pro-vietnamien. Le chef des Khmers rouges est condamné à mort par contumace par les autorités pour les crimes commis pendant son règne, il disparaît jusqu’à la fin des années 1990.


Le pays retrouvera alors une paix relative. Les vietnamiens seront presents au Cambodge jusque dans les annees 90. Mais les Khmers rouges, soutenus par les americains et les thailandais (les premiers ayant une rancoeur contre les vietnamiens, les second ne voyant pas d’un tres bon oeil l’incursion vietnamienne dans un pays limitrophe) , seront tres actifs encore par endroit. C’est seulement en 1999 que les dernieres armes seront deposees et la paix signee.

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Publié dans Asie

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